2.7.11

"Dans l'abîme de Gibraltar" curieux film pour un curieux événement

http://videos.arte.tv/fr/videos/dans_l_abime_de_gibraltar-4002534.html

Arte a diffusé hier un curieux film sur la mort du général Sikorski le 4 juillet 1943. Le général Wladislaw Sikorski était le chef du gouvernement polonais en exil à Londres. Il était à la tête de l'armée polonaise opérant en Occident. Certains le comparent au général de Gaulle, cela aide à faire comprendre sa situation. Il ne faut naturellement pas le confondre avec l'ingénieur ukrainien Igor Sikorsky, qui joua un grand rôle dans la conception de l'hélicoptère.

Le film aurait pu être allégé de certaines scènes d'intimité, il aurait gagné d'autre part en clarté en utilisant pas d'acteurs polonais pour figurer des Britanniques.

Cela dit, le film est intéressant car il relate ce que plus personne aujourd'hui ne songe sérieusement à qualifier d'accident. En effet, le 4 juillet 1943, vers 23 heures, le "liberator" anglais emportant le général, décolle de la base britannique de Gibraltar pour s'écraser en mer quasiment en bout de piste provoquant la mort de tous les passagers. Seul le pilote survivra.

Selon le film, ce sont les Britanniques sous la pression de l'athée Staline, qui ont procédé à l'assassinat du général pourtant classé à gauche dans l'armée polonaise et sympathisant des soviétiques. La thèse du film, dont le réalisateur semble détester les Anglais, conduit à de véritables scènes d'horreur difficilement soutenables.

En juin 1942, le général venait de prendre connaissance des preuves irréfutables de l'assassinat par l'armée soviétique des officiers polonais à Katyn et ailleurs (assassinat qui n'était qu'une parmi les autres des opérations de "liquidation" communistes des "ennemis de classe"). D'autre part, il semble que le général s'opposait au projet d'amputation du territoire polonais tel que la "conférence de Téhéran" devait la décider quelques mois plus tard (28 novembre-1e décembre 1943). Cette conférence fut tenue entre Staline, Roosevelt et Churchill, sans aucune participation polonaise.

Aujourd'hui encore, 68 ans après les fait, les documents concernant cette affaire sont tenus secrets par les Britanniques. La fille du général Sikorski, très proche de son père, mais qui n'était pas dans l'avion, fut livrée par les Britanniques à l'athée Staline qui la détint au secret dans un de ses camps d'extermination où elle mourut sans avoir pu parler.

On peut visionner ce très intéressant film sur le site d'Arte pour, je pense quelques jours encore.

3 commentaires:

Cyrille Clément a dit…

Bonjour,

Je partage votre opinion sur quelques aspects peu clairs du film d'un point de vue technique. Le documentaire de décryptage qui suit le film dans la programmation d'Arte est à peu près indispensable pour mieux comprendre et assimiler les détails de l'imbroglio des événements. Sans doute aurait-il fallu faire une version multilingue pour mieux faire ressortir les identités de chacun. La scène entre le gouverneur britannique et le général Sikorski pose ainsi la question de savoir dans quelle langue ils se sont adressés l'un à l'autre, sans interprète, Sikorski ne parlant pas Anglais, tel que cela nous est dit par la suite.

Les services secrets britanniques ayant récemment rendu publics les détails de l'Opération Mincemeat qui s'est déroulée le long des côtes méditerranéennes de l'Espagne en 1943 afin de préparer le débarquement en Sicile, ceux-ci ne semblent plus cacher les méthodes de "deceptive warfare" qu'ils utilisaient déjà à l'époque. Leur usage de "mise en scène" avec l'aval de Churchill, y compris d'un point de vue financier, est à présent un fait qu'ils admettent eux-mêmes sans détour dans la mesure où ils le présentent comme l'usage positif d'une astuce, un trait de ruse pour faire choir un ennemi criminel.

Ainsi, même si le film penche, comme vous le dites, vers une accusation assez nette de la partie britannique, le scénario reste dans l'ensemble raisonnablement vraisemblable. Aussi, en dépit de ces quelques défauts techniques que vous signalez à juste titre, cette programmation d'Arte a le mérite de rendre sensible à un plus large public une page d'histoire de la Seconde Guerre Mondiale profondément marquée d'ambiguïté et dans laquelle la structure sous-jacente du jeu politique entre les nations peut être dévoilée.

Cet événement, à mi-chemin entre la politique et la guerre, intervient à point nommé alors qu'il existe une "friction" entre blocs telle que Clausewitz les décrivait de façon épistémologique dans son remarquable "De la Guerre". L'événement, intentionnel ou non, offre indéniablement aux principaux membres ou têtes d'affiche de la coalition une "solution" à une crise politique existante au sein de l'alliance avec un partenaire mineur et sous tutelle se retrouvant d'un seul coup en position de faire pression sur les leaders. Il y a de ces sortes d'accidents qui bénéficient aux autres. Ils ont, comme par enchantement, exactement la même structure qu'un jeu à somme nulle dans laquelle ce que les uns gagnent est ce que les autres perdent. Et de plus, ils ont le mérite de remplir une fonction, bien malgré eux.

Des erreurs techniques que vous mentionnez, il résulte qu'au premier visionnage, je n'ai pas bien perçu le rôle des Russes (ou Soviétiques) dans cette affaire. C'est peut-être là le principal défaut qu'on pourrait adresser au mode d'exposition choisi pour le film et qui rend à tel point le décryptage ultérieur par le documentaire nécessaire. Sans doute l'équipe de réalisation a-t-elle voulu insister sur le caractère confus de la situation mais il en a découlé aussi un manque de clarté et de compréhension pour le public pas encore initié à cet épisode.

Denis Merlin a dit…

Permettez-moi de vous dire que je suis très honoré d'attirer sur mon modeste blog un si remarquable commentateur et son si remarquable commentaire.

Je n'ai malheureusement pas suivi le débat.

Si la Pologne était un État de seconde zone, elle l'était aussi pour Hitler qui n'a pas hésité à s'allier avec Staline pour tenter de l'anéantir.

Il appert de tout cela que les droits de l'homme n'étaient respectés par aucune des parties en présence, même pas par les Britanniques.

Je suis tout à fait d'accord avec vous lorsque vous relevez les défauts du film. L'absence des soviétiques n'est toutefois pas tout à fait complète puisqu'ils apparaissent comme tirant les ficelles par téléphone (si j'ose dire) en donnant leurs instructions au gouverneur britannique.

Cyrille Clément a dit…

Je vous remercie pour l'élégance de votre compliment.

Un sujet aussi peu connu et pourtant aussi significatif pour l'histoire de l'Europe de ces 60 dernières années mérite bien qu'on en parle un peu et votre très bon commentaire en était l'excellente occasion.

L'équilibrage des forces dans l'Europe de l'après victoire (sur l'Allemagne et sa formule politique continentale) était déjà un sujet de discussion entre Britanniques, Soviétiques et, je suppose, Américains aussi, dès l'hiver 1942, si ce n'est 1941. L'affaire de Katyn connue des Allemands bien avant avril 1943, est ressortie et placée au moment parfait dans le calendrier, dans une vue stratégique "pertinente" (d'un point de vue de joueurs) pour créer le plus grand impact possible : il s'agit de tenter de semer le doute, dans l'opinion publique, surtout américaine, sur la légitimité de la coalition et sur les raisons de se battre aux côtés de telle ou telle nation en guerre. C'est le moment où Frank Capra, notamment, tourne pour le Département de la Guerre américain le cinquième volet de sa série "Why We Fight": "The War In Russia" dans lequel il décrit la Russie comme un pays de paix et de liberté, sans mentionner le massacre de masse perpétré en Ukraine (Holodomor, 7 millions de morts) en 1932-3.

Le commandement Allemand sait que son armée est déjà depuis la bataille de Stalingrad au-delà du "point maximal de l'attaque" en terminologie clausewitzienne. Ceci signifie que, n'ayant pu obtenir la décision par l'action militaire offensive et n'ayant pu se donner les moyens d'ouvrir des négociations politiques depuis une position avantageuse sur le terrain, les allemands sont militairement et politiquement perdus (c'est ce que dit la théorie de Clausewitz, base de la culture militaire de toutes les armées) : au-delà du point culminant de l'attaque, si vous n'avez pas déjà remporté la victoire, vous reculez et perdez tout.

Tout l'hiver 1943 a été marqué par d'importantes mutineries sur le front de l'Est et une menace d'effondrement complet du front. L'économie de guerre totale a été décrétée (elle règne en Angleterre depuis 1940). Plusieurs généraux de l'Etat-major allemand ont envisagé d'assassiner Hitler. C'est le moment choisi de sortir un coup et de tenter d'enfoncer un coin dans l'alliance des Nations Unies. La Pologne va servir d'élément stratégique et, une fois encore, elle va payer par son peu de poids face au poids en termes d'intérêts de puissances qui lui sont nettement supérieures, car ce coup n'est, encore une fois côté allemand, pas un coup gagnant, comme nous l'avons vu. Il va plutôt entraîner son élimination du club des nations vainqueurs, ce qui a un profond impact sur le poids politique ultérieur de la Pologne, en temps de paix, sur l'arène internationale.