27.10.13

Pourquoi l'Église n'a pas "renoncé à l'augustinisme politique"

Dans le cadre de ce blog, je vais tenter une brève synthèse de mes recherches sur la notion d'augustinisme politique.

La notion d'"augustinisme politique" est apparue dans un ouvrage de Mgr Arquillière en 1934. C'est donc une notion très récente qui, sauf erreur, ne se trouve pas sur le site du Vatican, donc dans aucune encyclique papale publiée sur le site (un grand nombre d'encycliques ne sont pas publiées sur le site du Vatican).



Selon un auteur (article de Wikipedia sur l'Augustinisme politique) Mgr Arquillière voit dans l'augustinisme politique médiéval une déformation de la pensée authentique de saint Augustin. Cet augustinisme politique serait suppression de la distinction par extension du droit ecclésiastique au droit positif laïque. 

Quant à lui, Gilson dans l'édition de 1943 page 240 de Introduction à saint Augustin note:

« Bien qu'il n'en ait jamais expressément formulé le principe, l'idée d'un gouvernement théocratique n'est pas inconciliable avec sa doctrine, car si l'idéal de la Cité de Dieu n'implique pas cette idée, elle ne l'exclut pas non plus. (1) Il ne s'agit ici que de la doctrine d'Augustin, non de ce qu'elle devait devenir au moyen âge (...) [Cependant] La doctrine qui confond la Cité de Dieu avec un empire théocratique, bien que ce soit un vrai contresens, était inévitable dès lors que les circonstances politiques (…) en favoriseraient l'éclosion. »

Gilson est donc d'accord avec Arquillière pour constater que l'empire théocratique ne serait pas dans saint Augustin. Ils ajoutent que cet empire théocratique aurait toutefois existé au moyen âge, sans plus s'expliquer, du moins à ma connaissance. Si possible, il faudrait apporter la preuve de ces fait sociaux prétendus.

Le Père de Lubac (selon cette étude de monsieur Blaise Dufal) a fait observer que cette notion n'est pas dans l'œuvre de saint Augustin telle qu'elle nous est parvenue. D'ailleurs Mgr Arquillière ne prétendait pas que l'augustinisme politique se trouvât dans saint Augustin, mais que cela avait été un développement indu des commentateurs de saint Augustin du Moyen Âge.

Monsieur Blaise Dufal dans son étude fait très justement observer que cette notion nouvelle est née dans le contexte d'une polémique entre ce que je me permets d'appeler les "intégristes" approuvés par les maurrassiens et ceux que je me permets de nommer les « laïcistes chrétiens ».


À cette polémique s'ajoute les différences d'appréciations entre le Père de Lubac et Mgr Arquillière et que résume monsieur Dufal :

« Arquillière fait l’étude d’une pensée qu’il souhaite morte, alors que le cardinal jésuite Henri de Lubac (1896-1991) dénie cette mort en expliquant qu’il y a eu erreur dans l’identification du cadavre et que celui-ci n’est pas si laid qu'on le dit, bien au contraire, et que la théocratie n'est pas une implication nécessaire de saint Augustin. De Lubac48 refuse de faire de l'augustinisme politique une conséquence lointaine de saint Augustin, car cela reviendrait à admettre que le plus grand docteur de l'Église n'avait pas conçu la notion d'État. Pour lui, il y a place chez Augustin pour une justice naturelle autonome, la justice surnaturelle étant essentiellement d’ordre spirituel. Néanmoins De Lubac et Arquillière cherchent tout deux à montrer que la doctrine théocratique, gênante pour une Église en voie de modernisation, n’est pas inscrite au coeur du dogme. »

À mon avis, il est nécessaire d'opérer certaines distinctions avant de conclure ce très rapide exposé de la question.

D'abord avec l'unanimité des auteurs on ne peut que constater que l'augustinisme politique n'est pas dans saint Augustin. Il est donc vain de le chercher dans son œuvre.

Ensuite avant d'aborder le fond qui est la question de savoir si l'Église a renoncé, voire condamné l'augustinisme politique, il y a lieu de tenter de voir, au point de vue historique ce qui a conduit l'historien qu'était Mgr Arquillière à prétendre avoir trouvé dans les commentateurs du Moyen Âge la notion d'augustinisme politique.

Je vois trois cas : le cas de Charlemagne tel que le rapporte monsieur Dufal, et le cas d'Henri IV d'Allemagne dans ses démêlées avec saint Grégoire VII pape, le cas de Philippe-Auguste qui, ayant divorcé de sa femme légitime, fut obligé de la reprendre du fait que le Pape par une décision qui avait de très importantes conséquences politiques, avait délié les sujets du roi de leur devoir d'obéissance et jeté l'interdit sur le royaume en raison de l'acte du roi (sanction très lourde atteignant l'ensemble des catholiques du pays).

Dans le cas d'Henri IV, le pape saint Grégoire donne un ordre à l'empereur qui n'en tient aucun compte et tente même de démettre le pape en réunissant les évêques à sa botte, contre le Pape, et prétendant le déposer ! Finalement le Pape déliera les sujets de d'Henri IV de leur devoir d'obéissance. De ce fait Henri IV se soumettra (à Canossa), puis se révoltera de nouveau.

C'est dans ces événements et dans les théories de certains auteurs que l'on pourrait trouver cette notion d'augustinisme politique. Le Pape donne un ordre à un laïc en l'occurrence un chef d'État. Cet ordre est disciplinaire. On peut en conclure que l'autonomie des laïcs, donc du droit laïc, serait niée par pareil ordre.

Le fondement de cette discipline se trouve dans la doctrine du Christ-Roi qui concerne aussi l'État et les individus

Voici ce qu'en dit Quas Primas accessible sur le site du Vatican :

« Et, à cet égard, il n'y a lieu de faire aucune différence entre les individus, les familles et les Etats; car les hommes ne sont pas moins soumis à l'autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée. Il est l'unique source du salut, de celui des sociétés comme de celui des individus: Il n'existe de salut en aucun autre; aucun autre nom ici-bas n'a été donné aux hommes qu'il leur faille invoquer pour être sauvés (31) »

Or le Christ sur la terre est représenté par son vicaire le Pape. Ce Pape a un pouvoir direct sur l'ensemble des fidèles. Ce pouvoir est fondé non directement sur le droit naturel, mais sur la foi.

Le code de droit canon de 1983 dispose dans son article 331 :

« Can. 331 - L'Évêque de l'Église de Rome, en qui demeure la charge que le Seigneur a donnée d'une manière singulière à Pierre, premier des Apôtres, et qui doit être transmise à ses successeurs, est le chef du Collège des Évêques, Vicaire du Christ et Pasteur de l'Église tout entière sur cette terre; c'est pourquoi il possède dans l'Église, en vertu de sa charge, le pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel qu'il peut toujours exercer librement. »

Personne ne peut donner un ordre au Pape, il exerce son pouvoir librement. Donc il peut donner un ordre ou ne pas le donner. Aujourd'hui, il semble avoir renoncé (sous réserve de plus ample informé) à donner des ordres aux chefs d'État, même se disant catholiques. Mais l'Église n'y a pas renoncé doctrinalement. Ce pouvoir, fondé sur la foi catholique, s'exerce dans le respect de la raison universelle de l'homme fondant les droit universels de l'homme (voir sur ce point les notions préalables nécessaires de logique mise en évidence par le manuel de logique de monsieur Thibaudeau).

C'est pourquoi l'Église n'a en rien renoncé à l'« augustinisme politique » dans le sens que semble lui avoir donné son inventeur, Mgr Arquillière en 1934. Dans ce sens que d'une part elle prêche le pouvoir du Christ sur les États, qu'elle prêche le pouvoir plénier et immédiat du Pape sur l'universalité des fidèles et même des infidèles. Il faut cependant ajouter que Dignitatis humanæ enseigne complémentairement et implicitement que ce pouvoir s'exerce toujours dans le respect de la liberté religieuse. Le Pape respecte le droit naturel, il ne va donc en aucun cas imposer le baptême à la pointe de l'épée, même s'il peut prêcher la guerre comme il prêcha les croisades dans le but de rétablir la justice naturelle (et non surnaturelle). De même elle n'impose pas que l'État reconnaisse le pouvoir surnaturel du Christ, elle le propose comme doctrine morale universelle obligatoire et universellement bénéfique. Elle ne se reconnaît en aucun cas et ne s'est jamais reconnu un droit d'imposer par la force sa doctrine surnaturelle (la foi ne se commande pas juridiquement, seule la raison s'impose à tous).



Elle peut cependant demander à un individu ou à un groupe politique se déclarant catholiques d'être cohérents avec leurs professions de foi.

Elle prêche que les peuples sont libres évidemment de confesser collectivement leur foi catholique, qu'ils peuvent juridiquement en conséquence, respectueux de leurs cultures propres, intégrer à celle-ci la doctrine catholique du Christ-Roi à leur ordre public national.

Finalement cette notion d'« augustinisme politique » n'est utile que pour condamner certaines exagérations ou certains textes ambigües et ne distinguant pas suffisamment les ordres de la connaissance les devoirs et les droits. Mais son apparition est très marquée historiquement et ne semble pas tout  à fait exempte d'arrière-pensées laïcistes. Concluons : on pourrait sans dommage abandonner cette notion qui ne rend compte de rien d'existant dans la réalité, en dehors, peut-être, de cas marginaux et d'autant plus que saint Augustin n'a jamais professé l'augustinisme ! En tous cas l'Église n'a pas renoncé à l'augustinisme puisqu'elle ne l'a jamais professé, même pas au Moyen Âge !

(Sur tous ces points de foi, je soumets par avance mes opinions au jugement de l'Église hiérarchique).

[ Voir sur un sujet voisin les posts que j'ai consacrés à la séparation de l'Église et de l'État, situation moins injuste, moins grave moralement que celle où l'État, se met à enseigner une doctrine surnaturelle ou à bafouer la liberté religieuse, ou à vouloir régenter disciplinairement l'Église : par exemple avec la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790), à laquelle j'ai consacré un ou des posts ; mais aussi du fait du gallicanisme Pragmatique sanction de Bourges 1438: lire avec réserves wikipedia rédigé avec hostilité à la foi catholique, voir aussi : bulle Unam sanctam de 1302). ]

Note du 8 janvier 2015: j'ai posté d'autres textes sur l'augustinisme dont un sur la primauté de la raison par rapport à la foi.

8 commentaires:

Anonyme a dit…

La citation attribuée à Gilson est fausse. Elle ne se trouve pas à la page 241 dans la 2ème édition de son Introduction à l’étude de saint Augustin qui date non pas de 1943 mais de 1941.

Cette citation est reprise de l'article Wikipédia sur Saint Augustin, section "Augustinisme politique", ce qui en dit long sur les prétentions de recherche de cet article.

Denis Merlin a dit…

Anonyme, donc lâche.

Il se trouve qu'il existe bien un édition "revue et augmentée" de Introduction à l'étude de saint Augustin" datée de 1943. L'exemplaire que j'en ai porte "Deuxième édition revue et augmentée".

D'autre part, j'ai vérifié la citation que j'en fais ne figure pas à l'article Wikipédia sur l'Augustinisme politique.

Voici la citation de Wikipedia,

« Mgr Arquillière définit l'augustinisme politique comme une « tendance à absorber le droit naturel de l'État dans la justice surnaturelle et le droit ecclésiastique. » Cet augustinisme politique serait le prolongement de l'augustinisme philosophique et théologique, issu de la pensée de saint Augustin, et caractérisé comme tendance « à effacer la séparation formelle de la nature et de la grâce », à absorber l’ordre naturel dans l’ordre surnaturel. »

http://fr.wikipedia.org/wiki/Augustinisme_politique

Mes lecteurs aimables et bienveillants pourront donc constater qu’il ne s’agit pas du même texte.

Je suis certain de l’avoir recopié de mon exemplaire de Introduction à l’étude de saint Augustin, je la laisse, mais je supprime le n° de la page car cela ne correspond pas à ce que je retrouve. Je remercie donc mon agressif commentateur de m’avoir corrigé sur ce point. Mgr Arquillière est cependant cité dans la bibliographie à deux reprises dans Introduction à l’étude de saint Augustin. Ne disposant que de peu de temps, je ne peux pour l’instant retrouver la référence exacte dans le livre de Gilson.

Denis Merlin a dit…

N'étant pas sans défaut et sans erreur, j'ai pu faire une erreur, mais en tous cas je suis et reste de bonne foi.

Anonyme a dit…

L'adresse exacte sur Wikipédia n'est pas celle que vous donnez.

La citation que vous attribuez à Gilson est la suivante :

« Appliqué au domaine politique, l'augustinisme est, selon Mgr Arquillière, une « tendance à absorber le droit naturel dans la justice surnaturelle, le droit de l'État dans celui de l'Église », une « tendance à absorber le droit naturel de l'État dans la justice surnaturelle et le droit ecclésiastique. » Cela, selon Arquillière, ne correspond pas à la vraie doctrine augustinienne, mais en est une déformation postérieure. »

Or à l'adresse suivante sur Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Augustinisme#L.E2.80.99augustinisme_politique

on trouve :

"Appliqué au domaine politique, l'augustinisme est, selon Mgr Arquillière, une « tendance à absorber le droit naturel dans la justice surnaturelle, le droit de l'État dans celui de l'Église », une « tendance à absorber le droit naturel de l'État dans la justice surnaturelle et le droit ecclésiastique. » Cela, selon Arquillière, ne correspond pas à la vraie doctrine augustinienne, mais en est une déformation postérieure."

Soit deux extraits rigoureusement identiques.

Par ailleurs, après vérification en bibliothèque universitaire de l'ouvrage en question, soit la 2ème édition revue et augmentée de 1941 republiée en 1982 (et non pas l'édition de 1943 comme le précise avec erreur Google books, voir ici : http://books.google.fr/books?id=ufvIKYXZ3iMC&hl=fr&source=gbs_book_other_versions), il n'y a pas mention de Mgr Arquilière et de cette citation ni dans la bibliographie, ni dans l'index des noms propres, ni à la page 241 de l'ouvrage.

Je maintiens donc l'affirmation que cette citation est attribuée par erreur à Gilson et provient bien de Wikipédia.

Denis Merlin a dit…

Mon petit lâche,

Moi je vous dis que j'en détiens un exemplaire. Vous ne me croyez pas ? Libre à vous. Vous en répondrez devant Dieu.

Moi je vous dis que un article et l'ouvrage de Mgr Arquillière figurent dans la bibliographie, mon petit lâche. Vous ne me croyez pas ? Libre à vous, vous en répondrez devant Dieu mon petit lâche.

Comme je n'ai pas le temps de rechercher, je vais supprimer la référence à Gilson. Cela ne signifie pas que je n'étais pas ou que je ne suis pas de bonne foi mon petit lâche. Mais cet article est trop ancien et je suis occupé à autre chose.

Quant à votre prétention de petit faussaire à vouloir faire coïncider deux textes qui sont différents, je laisse nos lecteurs juges, mon petit faussaire lâche.

Wikipedia :

« Étudiant la formation des théories politiques au Moyen Âge et examinant l’élaboration à cette époque d’une indéfectible alliance entre l’Église et l’État, Mgr Arquillière définit l'augustinisme politique comme une « tendance à absorber le droit naturel de l'État dans la justice surnaturelle et le droit ecclésiastique. » Cet augustinisme politique serait le prolongement de l'augustinisme philosophique et théologique, issu de la pensée de saint Augustin, et caractérisé comme tendance « à effacer la séparation formelle de la nature et de la grâce », à absorber l’ordre naturel dans l’ordre surnaturel. »

Mon auteur :

« Appliqué au domaine politique, l'augustinisme est, selon Mgr Arquillière, une « tendance à absorber le droit naturel dans la justice surnaturelle, le droit de l'État dans celui de l'Église », une « tendance à absorber le droit naturel de l'État dans la justice surnaturelle et le droit ecclésiastique. »

Seule la dernière phrase se retrouve dans les deux textes. Je vais la supprimer. Ce sera une prime au plagiaire.

Tel qu'on est on voit les autres, mon petit lâche.

Denis Merlin a dit…

Si vous étiez aimable et non agressif et méchant, vous auriez précisé pour m'éviter d'avoir à rechercher que la citation était extraite d'un autre article "Augustinisme" tout court au lieu de "Augustinisme politique". Je vois donc que les auteurs des articles se recopient, mais sans le dire.

Arquillière est mentionné dans la bibliographie, page 340 de mon édition que 1943, que vous me croyiez ou non.

Denis Merlin a dit…

http://books.google.fr/books?id=ufvIKYXZ3iMC&hl=fr&source=gbs_book_other_versions

Le lien que vous donnez mentionne l'édition de 1943,non de 41...

Denis Merlin a dit…

Une recherche dans le moteur de recherche disponible montre que Mgr Arquillière est mentionné deux fois dans la bibliographie de Introduction à l'étude de saint Augustin.

En revanche, je pense finalement avoir fait une erreur en attribuant à Gilson un texte qui était de Wikipédia. Errare humanum est...

Je remercie donc mon contradicteur sur ce point et pour m'avoir signalé le lien vers books google ce qui m'a rendu un signalé service (moteur de recherche). S'il l'avait fait plus tôt, j'aurais moins perdu de temps.